ErnauxVenise2008VuePontSoupirs_edited.jp

« Dans mes insomnies, je me reportais quelquefois à Venise où j’avais passé une semaine de vacances juste avant de rencontrer A. Je tentais de me rappeler mon emploi du temps et mes itinéraires, je me replaçais sur les Zattere, dans les ruelles de la Giudecca. Je reconstituais ma chambre à l’annexe de l’hôtel La Calcina, m’efforçant de me souvenir de tout, le lit étroit, la fenêtre condamnée donnant sur l’arrière du café Cucciolo, la table couverte d’une nappe blanche sur laquelle j’avais posé des livres, dont j’énumérais les titres. Je dénombrais les choses qui se trouvaient là, les unes après les autres, tâchant d’épuiser le contenu d’un lieu où j’avais séjourné avant que l’histoire avec A. commence, comme si un inventaire parfait allait me permettre de la revivre. Par une croyance identique, impulsion quelquefois de retourner vraiment à Venise, dans le même hôtel, la même chambre. » (Passion simple, folio Gallimard, pp. 57-58)